Vive la loi El Khomri !

On dit souvent que pour bien comprendre les choses, il faut les examiner à la loupe. Mais en matière d’économie et plus généralement de société, c’est souvent l’inverse, plus grand est le recul, meilleure est la compréhension. Regardons par exemple le projet de loi "Travail" actuellement en discussion, d'abord de très près, puis en élargissant le cadre...

 

Vue au microscope : au niveau des salariés

 

Autant être clair, ce projet de loi va à l'encontre des intérêts des salariés, précarisés* profondément. Même s'il a été retouché depuis sa première version, le cas fictif détaillé dans Le Monde est assez éloquent. L'ensemble des mesures diminue la contrainte des entreprises vis à vis de leurs salariés dont les droits et la protection sont revus à la baisse. Ce niveau d'analyse est celui des syndicats qui logiquement sont opposés au texte.

*merci de remplacer ce mot par le premier qui vient à l'esprit

 

Vue à la loupe : au niveau de la population active

 

Fléxibiliser le marché du travail vise à permettre à chaque entreprise d'embaucher plus facilement un des 5 millions de chômeurs. Partout où elle a été appliquée, cette orientation s'est révélée diablement efficace de ce point de vue. Sans tenir compte du soubresaut de la crise de 2008, le chômage britanique ou allemand est passé de 11% à 5% après les mesures prises au cours des années 1990. Et même, s'il faut être prudent avec le cas récent de l'Espagne, ce pays a créé 600 000 emplois entre 2013 et 2015, alors que la France n'en a générés que 57 000. La dérégulation fonctionne donc statistiquement, il y a moins de chômeurs, mais bien sûr tout cela a un prix : job à 1€/h en Allemagne, journée de traval interminable entre 3 employeurs aux Etats-Unis, explosion du temps partiel partout, dégradation des conditions de travail... toute la panoplie de la précarisation du travail est au rendez-vous.

Avec la flexibilité, la pression et la violence du marché du travail ne diminuent pas et n'augmentent pas, mais elles sont réparties autrement. Plutôt que de faire peser une part importante de cette souffrance sur les seuls chômeurs, c'est l'ensemble de la population active, salariés et chômeurs, qui la supporte : (presque) tout le monde a du boulot, mais beaucoup en bave.

A ce niveau la réalité est déjà moins tranchée, et le chômeur de longue durée, donc non-indemnisé, verra sans doute d'un bon oeil les dispositions lui permettant de reprendre une activité, certes dégradée et précaire, mais une activité rémunérée quand même.

 

Vue à l'oeil nu : au niveau mondial

 

Tout a commencé dans les années 80 quand deux dirigeants ont appuyé sur le bouton de la baisse de fiscalité sur le capital. Ils partaient sans doute d'un bon sentiment pour redonner un peu d'air aux entreprises étranglées par la hausse spectaculaire des matières premières amorcée en 1973, et par là, favoriser la reprise, mais ils n'avaient pas prévus l'effet domino qui s'en suivrait : toutes les économies leur ont emboité le pas, rivalisant d'astuces pour promettre toujours moins d'impôt aux entreprises et aux plus fortunés. Pour mémoire, entre 1981 et 2013, l'impôt sur les sociétés est passé de 50% à 25% (moyenne OCDE), et aux seuls Etats-Unis, la tranche supérieure de l'impôt sur le revenu a chuté de 70% à 35%. Notons que si ces anciens taux paraissent stratosphériques aujourd'hui, ils ne choquaient personne à l'époque... Ce phénomène, accompagné par une hausse de productivité, la mondialisation des échanges et la virtualisation des transactions, a construit le cadre mondial actuel : 

  • le patrimoine des 1% les plus riches du monde dépasse celui des 99% restants (Oxfam)
  • plus aucun peuple n'est souverain 

Pour se convaincre du 2ème point, il suffit de lister sur les 35 dernières années, les gouvernements qui ont appliqué durablement la politique de redistribution pour laquelle ils ont été élus...

Il n'y en a aucun, et le dernier essai en date est celui d'Alexis Tsipras qui a d'ailleurs mangé son chapeau deux fois, après son élection et son référendum. Les populations ont beau réclamer une meilleure répartition de la richesse produite entre le capital et le travail, aucun gouvernement ne peut la mettre en oeuvre. Ce n'est pas par incompétence, idéologie ou encore mauvaise volonté, non, c'est tout simplement impossible, toute tentative isolée se solde par une aggravation de la situation, c'est mécanique. Ironiquement, nous ne saurons sans doute jamais si François Hollande n'a rien tenté en début de mandat par clairvoyance, ou par manque de courage.

La solution existe pourtant, il "suffit" que les pays riches décident, ensemble et au même moment, de changer 2 ou 3 règles comme l'harmonisation fiscale, et l'exclusion ou la mise sous tutelle des récalcitrants (paradis fiscaux...). Entendons-nous, il ne s'agirait pas là de (re)venir à une économie planifiée, mais juste de répartir différemment la richesse produite par le marché, permettant aux 99% de vivre mieux, et au passage... d'alimenter la machine économique.

En attendant, dans la dure réalité des égoïsmes nationaux issus de la compétition fiscale généralisée, la loi "El Khomri" est donc une excellente loi. Elle va permettre au pays de maintenir la tête hors de l'eau en produisant un peu plus : les 1% vont se gaver mais les 99% auront quand même des miettes, et c'est toujours mieux que rien du tout. Bien entendu, ce que nous gagnerons affaiblira un peu plus les autres, et accessoirement la planète aussi.